Pour partager mon vécu, vivant, mouvant avec ses hauts et ses bas, autour de ce chemin.
La rencontre et mon chemin avec Mme D.
Le travail d'accompagnement avec elle a vraiment commencé, quand je suis revenu d'un arrêt maladie pour burn-out. C'était il y a quatre ou cinq ans. Je remettais en question beaucoup de mes fonctionnements, j'avais entrepris des démarches d'évolutions personnelles importantes.
La première chose qui s'est initiée, a été un travail avec le corps, de renforcement musculaire globale, de prise de conscience des sensations du corps, des jambes et du dos, de leurs forces, et des pieds en particulier. Cela s'accompagnait aussi, d'un travail sur la respiration, qui permettait une détente et une prise de conscience du corps, de ses sensations ...
Elle s'est ainsi appropriée ce travail respiratoire et cette écoute relaxante du corps, qui lui a permis de s'apaiser elle-même, certaines nuits ... Je me rappelle ce moment où elle m'a dit, "Cette nuit, je n'ai éprouvé aucune gêne respiratoire !".
Ce travail a permis aussi d'approfondir le dialogue et la confiance entre nous.
Au fil du temps, Mme D., qui était restée alitée plusieurs semaines, a pu ainsi se remettre debout, retrouver une autonomie, puis parvenir à marcher dans sa chambre avec son cadre et une aide.
À cette période, il y a eu cette confidence, d'un poids énorme et d'un sentiment d'impasse, qui lui faisait envisager la mort pour bientôt ... Mais le travail entrepris, a rapidement rendu caduque cette perception, au profit d'un nouveau dynamisme, et d’un approfondissement de son vécu corporel, psychologique et spirituel personnel.
Nous pouvions parler de tout. Les séances pouvaient être totalement banales, ordinaires, de travail corporel et d'échanges "pluie et beau temps", ou bien basculer dans des considérations sociétales, des interrogations médicales, les difficultés rencontrées dans le service, les notions et expériences spirituelles, des questions personnelles, des moments de sa, de nos histoires de vie ...
Un moment important d'apaisement, a été quand toutes les questions familiales concrètes, ont été réglées.
Mme D. était toujours curieuse du monde qui l'entourait, des gens, des évolutions de la société, de la manière dont les choses se passent, aussi bien dans le service, dans le corps, que dans la vie ... Du moment qu'il y avait un échange avec une personne, elle était motivée et intéressée ... Elle avait par moment, un rire éclatant, et une curiosité enfantine et pure ... Elle pouvait comprendre très vite des choses complexes ... Elle était aussi curieuse de ce qui se passait en elle, et n'hésitait pas à se questionner elle-même, à regarder en profondeur dans ce qu'elle vivait et éprouvait, pour le partager, partager son cheminement, et ses convictions, tout en étant à l'écoute de l'autre.
Elle pouvait être aussi, très exigeante, un peu psychorigide, avoir du mal à comprendre les mentalités de notre époque, que le « système » et les gens, ne fonctionnent pas comme elle l’attendait !
Certaines différences lui était difficilement accessible.
Ce qui était difficile pour elle, souvent, c'était de ressentir une perte de contrôle d'elle-même, de sa conscience, de son attention, de son autonomie, et aussi, de ne pas pouvoir lire autant qu'elle l'aurait voulu ! Mais plus le temps a passé, plus son acceptation et sa sérénité se sont accrus sur cette question ...
Un moment qui m'a marqué, fut le jour où, entrant dans la chambre en frappant, je la réveillais involontairement et brutalement d'un sommeil très profond ...
Elle était en quelque sorte "éberluée", se demandant et revenant sans cesse à ces questions :
"Qu'est-ce qui s'est passé ? Ou est-ce que j'étais ? Comment cela s'est-il produit ? Comment est-il possible que cela existe ?". Son insistance m'a interpellé, et je l'ai interrogée : "Oui : Où est-ce que vous étiez ? Qu'est-ce que vous ressentiez ?", et là, progressivement, elle me décrit un espace de paix totale, où elle était "pure présence", sans aucune pensée, aucune émotion, juste "être" dans une plénitude et une sérénité indicible ... La dernière chose qu'elle se rappelait, avant d'avoir basculée dans cet espace intérieur, était sa pantoufle, qui, au bord du lit, était tombée de son pied sur le sol.
Nous avons exploré la signification du lien et de l’espace entre sa conscience ordinaire, son "moi", qui se posait plein de questions et cette "conscience sans contenu" qu'elle était aussi. Nous avons abordé le sens de cette expérience, en lien avec ses interrogations sur le moment de la mort et la manière dont celle-ci allait/pouvait se passer. Au point qu'elle dise : "Ho, si c’est cela la mort, alors pas de souci !" en riant !
Elle a aussi partagé, à d'autres moments, des rêves très parlants sur cette question.
Un élément très important pour elle, était que « Le Seigneur est mon berger », elle disait : « Je ne peux rien sans Lui, Il me porte ». Il est Celui qui va chercher même la dernière brebis égarée et la porte sur ses épaules … C’était une conscience et une force puissante pour elle, dans son quotidien, face aux difficultés et aux épreuves.
Peu avant ces derniers jours, elle me partageait, encore, cette interrogation :
"Comment cela se fait-il que je sois encore là ? Pourquoi ne suis-je pas déjà partie dans ce sommeil si profond que je vis en ce moment ? Ce serait très bien si celle se passait ainsi !"
Certains de nos échanges ont baigné dans une intensité extraordinaire, où nous sentions tous les deux, une énergie et une présence qui nous dépassait. Elle disait de cette expérience que c'était "l'effusion (la descente) de l'Esprit (Saint)".
Au cours des mois, ces échanges, ces rencontres avec elle, ont été pour moi un fil rouge, un espace où j'ai approfondi la conscience de moi-même, de ma place dans la relation, l'acceptation de mes failles, de mes erreurs, mais aussi de mes qualités, de mes forces. J'y ai aussi, mieux reconnu, identifié la place du spirituel, du "Divin" dans ma vie. Nos perspectives et ressentis n'étaient pas semblables, mais nous nous comprenions suffisamment pour que cette différence, par les questions qu'elle suscitait, nous enrichisse tous les deux.
Dans ce retour à la vie, qui a suivi mon burn-out, ces échanges ont alimenté la confiance en moi, ils étaient et sont porteurs d'un sens profond, sens de mon travail, de ma place dans cette vie, dans la société et parmi mes frères humains. Sens que, dans l'ordinaire du quotidien, des échanges sociaux formatés, j'ai bien du mal à reconnaître et à accomplir.
Je remercie profondément la vie de cette rencontre.
Je remercie Mme D. de la confiance qu'elle m'a accordée, de sa sincérité, de sa justesse à bien des égards.
Et d'avoir bien voulu explorer avec moi, les confins étranges, où, étant ce que nous sommes, nous découvrons en nous, un espace, une Présence, une sagesse qui nous dépasse, et nourrit notre vie, d'un mystère et d'une lumière éclatante, et pourtant si discrète.
Ces derniers temps, elle aimait à rappeler cette phrase percutante du père Guy Gilbert, dans un documentaire qu’elle avait vu : "Là où il y a de l'amour, Dieu est."
C'est aussi simple que cela !
Mais il nous faut sans doute bien des vies, pour redécouvrir en nous, cette puissante simplicité, et la nature de cet amour, qui révèle, dévoile, manifeste, le Divin en nous et dans nos vies !
Merci de m'avoir lu. Chaleureusement.
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