• Face à la mort. Cancer, énergie, accompagnement, conscience et guérison.

    Elle revenait nous dire bonjour. Avec sa béquille, ses cheveux encore clairsemés, les traces de son épreuve étaient encore visibles. Mais le résultat était là : plus aucune trace du cancer, qui, un an plus tôt, mettait ses jours en danger. Quelle épreuve cela avait été pour elle. Et quelle forte sollicitation, son long combat avait été pour chacun d’entre nous.

    Elle avait été hospitalisée à plusieurs reprises, pour des chimiothérapies, et pour pallier certaines des conséquences de son cancer.

    C’était une battante cette femme. Quelques années auparavant, elle avait eu un cancer du sein, traiter rapidement, et très “techniquement”. Malgré le poids du traitement, elle avait, à l'époque, à peine arrêter de travailler. Mais chaque médaille à son revers : à traiter ainsi une maladie grave, comme une grippe un peu compliquée, elle n'avait pas remis en question son mode de vie et de pensée ... C’était un épisode “bénin” et ceux qui l'avaient traitée, l'avait encouragée dans ce jugement.

    Mais peut-on ainsi séparer le corps de l’esprit ? Et nier la puissance d'émotions, qui font que le corps, à travers la maladie, crie “assez” . . . ? Elle avait continué de plus belle ...

    Quelques années plus tard récidive, métastases osseuses et découverte de cellules malignes dans un autre tissu. Elle se retrouve dans le service pour la prise en charge de son traitement, suite à une fracture de son bras, fragilisé par la maladie.

    Elle était en piteux état. Très fatiguée par son traitement et sa maladie. Son bras était faible et douloureux. Elle souffrait souvent du dos. J’ai commencé mon travail : faire travailler les muscles et les articulations, doucement ... détendre les tensions musculaires de l'épaule, du cou et du bras, commencer doucement à parler, à questionner, à encourager l’échange, la réflexion, la conscience et l’intelligence de soi.

    Rapidement aussi amener, accompagner vers un état de détente, de bien-être ... Aider, par le toucher, par le dialogue, à la prise de conscience de l’énorme tension et de l’immense fatigue qu’elle avait accumulées, tout au long de ces années.

    Échanges souvent silencieux. Et toujours vécus comme un défi, comme une lutte pour donner le meilleur de soi-même.

    Accompagner quelqu'un dans ces conditions est très exigent.
    Exigence de respect : il s’agit d’écouter, sans interférer avec nos propres contenus personnels, laisser la personne dire ce qu'elle a à dire, et essayer d’entendre et de comprendre complètement ce qu'elle exprime, parfois sentir au-delà des mots ...
    Exigence de vérité : il s’agit de dire et d’être, avec ce que l’on ressent vraiment, fusse le doute, le découragement parfois, devant le poids des difficultés accumulées. D’assumer aussi les vérités sans tricher, et si possible, de ne pas charger l’autre de nos interrogations, doutes, ou confiances, qui sont nos projections sur lui : l'état où nous nous trouverions, si nous étions à sa place.
    Il s’agit de partager ce que l’on ressent, en sachant que c'est notre subjectivité qui parle. Donc d’être toujours prêt à laisser l'autre exprimer sa perception de la situation, son sentiment, l’interpeller par notre propre sentiment, par notre propre vérité, mais non pour les imposer : pour l’enrichir et l’aider à mieux se comprendre par la rencontre avec ce vécu différent. Lui permettre enfin, d’éprouver l’authenticité de celui qui accompagne, différent, capable d’écoute et de partage, avec tout ce qui se présente.

    Quelques fois, seul le silence est réponse, quand on est soi-même touché, ou que l’autre exprime des profondeurs de lui-même auquel seul peut répondre notre propre profondeur, au delà de la parole et des explications.
    Pour vivre cela, il est nécessaire d’être bien ancré dans la vie. Savoir et sentir, que la maladie n’est pas la mort. Que, d’un corps vaincu, peut naître un âme plus belle. Que, du doute, de l’angoisse, de la peur, peuvent naître un changement et une conscience qui dépassent les limitations de la chair, et de notre corps mortel. Et que ce ne sont pas de vains mots.

    Chaque rencontre avec elle était un défi. J’en sortais, parfois déchiré par ce que je n’avais pas pu dire, ou par ce que j’avais entendu et ressenti. Parfois, j’étais comme “vidé” : mon énergie nerveuse s’épuisait dans la lutte contre l’angoisse, la peur, la tension en elle, pour le maintien de mon équilibre face à la violence de son déséquilibre.

    Bien sûr, il me fallait récupérer de ces moments, les assimiler, faire le tri entre mes réactions émotionnelles et le fil essentiel de conviction et de conscience à préserver, quoiqu’il advienne. Et je n’avais parfois pas trop de la journée et de la nuit qui suivait, pour retrouver un esprit neuf et disponible, et la confiance en la vie, en l’amour, qui font que, quelque soit l’épreuve, on sait qu'il y a une conscience, un sens profond, au delà des apparences.
    Dans ces situations, on ne triche pas. Et les erreurs commises vous sautent à la figure, à la gorge, avec une force qui peut faire reculer, et auquel on n'échappe pas. Il faut assumer, et comprendre vite, pour se rééquilibrer.

    Les douleurs de son dos et de sa hanche augmentaient, rendant tout mouvement pénible jusqu’à l’insupportable, et la marche presque impossible. Mes mains n'y pouvaient pas grand chose, juste un soulagement temporaire. Elle avait été mise sous morphine. Les médecins suspectaient une métastase, mais sans réussir à localiser précisément la source de la douleur.

    Cela dura, en s’amplifiant, la paralysant presque de douleur, pendant peut-être un mois . . . Jusqu'au point où il fut évident que la colonne vertébrale était touchée, et qu’il fallait intervenir d’urgence.

    Elle était sur le brancard. Un proche parlait avec un médecin, sans qu’elle puisse entendre quoique que ce soit. Mais le visage de ce proche, en réponse aux propos du médecin, lui fît un choc. Elle prit conscience qu'elle pouvait mourir. La mort fut soudain pour elle, dans ses tripes, une évidence, brutale, palpable.

    C'est une femme courageuse : elle admit cette possibilité, totalement. A partir de cet instant, comme elle me le dit plus tard, elle vécut chaque moment sans préjugés, ni peurs . .. Chaque instant, elle le prenait, “tel quel", sans "il faudrait que ...”, ni "ce serait si bien si ...”.

    A ceux qui, quelques mois plus tard, la félicitaient de son courage et de sa ténacité, elle n’osait pas dire son véritable sentiment, celui de “n’avoir rien fait”. Elle avait vécu chaque instant, portée par la force intérieure, l’évidence de “l’ici et maintenant”, qu'elle avait senti et accepté ce jour-là.

    Par rapport à elle-même, elle avait cessé de craindre, de redouter, d’espérer. Elle avait accepté la possibilité de la mort. Tout pouvait arriver. Et son acceptation avait ouvert la porte aux transformations intérieures que la vie exigeait d’elle.

    L’intervention fut une réussite. Elle fût rapidement soulagée, et recommença progressivement à marcher, gardant la nécessité de cette canne. La lutte n’était pas terminée, il y avait encore la chimiothérapie, lourde et éprouvante. Et la rééducation, pour son bras, mais surtout pour retrouver les forces et l’usage de ses jambes : les premiers jours, se tenir debout était une épuisante gageure.

    Les mois suivants, tantôt elle était dans notre service, tantôt elle était en centre de rééducation. Jusqu’au moment où elle fut capable de rentrer chez elle. Les cures de chimiothérapie étaient terminées. Et le résultat de son dernier bilan, vous le connaissez ...

    Cette femme a profondément changé. Ces relations aux autres, à ces proches, ont évolué. Le regard qu’elle porte sur elle-même, sur ses buts, sur ses nécessités et les limites qu’elle se donne, sa manière de voir la vie, tout cela a changé ...

    D’y avoir contribué, d’avoir été présent lors des moments difficiles, sans faillir, d’avoir vécu la force de ces échanges qui touchaient à notre intériorité la plus profonde, et l’avaient amener à quitter certaines attitudes et réactions destructrices de son passé, est quelque chose d’important pour moi. Ses nécessités, son authenticité, l’engagement face à ses demandes, la nécessité d'être à la hauteur, font que l'on s’épuise et que l’on grandit en même temps ...

    Bonne route, Madame, dans votre nouvelle vie.

    Vécu fin 1995.
     

    « S'aimer soi-même ... et l'amour des autres.Un soin et des questions ... »
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